Pourquoi des accolades ?

Les accolades sont des contacts physiques et spontanés destinés à marquer l'affection, la compassion, l'empathie, le bonheur … Concrètement, cela consiste à se tenir debout face à face, à se prendre dans les bras l'un de l'autre, poitrine contre poitrine en croisant les têtes, et à échanger un bref instant, 2 ou 3 secondes, une émotion purement humaine. C'est du bonheur partagé.

J'ai considéré que cette pratique, popularisée depuis une dizaine d'années par la « journée internationale des câlins » ou les Free Hugs, pouvait avoir sa place dans ma classe.

Depuis plusieurs années, il m'est souvent arrivé d'échanger des accolades avec des élèves. Avec eux, parce qu'il est plus proche de leur univers et qu'il les renvoie à leur plus tendre enfance, j'ai utilisé le mot « câlins ». Mais dans un discours adressé aux adultes et aux parents, par précaution, je préfère éviter le mot « câlins ». Il me faut hélas me méfier de ce mot trop connoté de nos jours et qui, quoique je le déplore, sonne désormais comme un signal d'alarme.

Je veux pourtant enseigner à mes élèves que le monde sera meilleur avec des câlins et des bisous qu'avec des écrans et des bombes, et répandre chez eux la vision d'un monde où le contact bienveillant est réhabilité, contre la conception froide d'un monde aseptisé, cellophané et virtuel. C'est pourquoi je pratique l'accolade.

Je refuse de renoncer à cette pratique sous prétexte que ce serait brouiller les pistes chez des élèves à un âge où ils sont en construction, un âge où ils/elles ressentent le besoin de garder leurs distances, et pour certain(e)s, de préserver leur bulle. Aucun enfant n'est obligé de faire une accolade. L'accolade est toujours proposée, jamais obligatoire. Et si l'enfant est bien en construction – ce qui sonne pour moi comme un pléonasme -, c'est justement bien le moment de lui présenter les conceptions auxquelles je crois. Il doit apprendre à ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain, c'est à dire à distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais.

Renoncer à utiliser le mot « câlin » pour celui d'accolade, passe encore.
Mais renoncer au geste lui-même, c'est une lâcheté de trop, un aveu de culpabilité là où il n'y a qu'innocence. C'est renoncer à ce en quoi je crois, la diffusion de messages de paix, de gentillesse, de tendresse.

S'il fallait pourtant y renoncer, il faudrait que ce soit par décision administrative et certainement pas sur demande des parents d'élèves. Dans la limite évidemment du respect de la loi et dans le cadre strict de sa mission de service public, il ne revient pas aux parents d'élèves de décider ce que l'enseignant doit faire ou non dans sa classe avec ses élèves. Pratiquer l'accolade de félicitations, de valorisation, de remerciement dans le cadre scolaire, est-ce enfreindre la loi ? Est-ce contrevenir à la mission de service public d'éducation ? C'est à ma hiérarchie de me le préciser.

Les parents d'élèves n'ont pas à se comporter en consommateurs. Ils ne sont pas des clients. L'école n'est pas une entreprise, c'est un lieu d'éducation et d'ouverture sur le monde. Les parents doivent apprendre à ne plus tout contrôler, à ce que leur enfant, en grandissant, leur échappe. Et il/elle leur échappera. C'est ce qu'il faut souhaiter.
En confiant leurs enfants à l'école de la République, les parents délèguent de fait à l'institution la responsabilité de l'éducation de leur enfant. Et tant que cette éducation respecte les limites de la loi et des instructions officielles, ils ne peuvent s'opposer au choix de l'enseignant ni lui imposer une préférence, aussi convaincus soient-ils de son bien-fondé.

Que diraient-ils si de façon symétrique je tentais d'imposer aux parents mes choix dans leurs pratiques familiales, si je leur dictais mes injonctions à l'intérieur de leur maison, si je leur dictais la conduite à tenir dans la sphère privée ? Pourtant, je ne suis pas forcément d'accord avec le fait que l'enfant possède 6 écrans, un compte Facebook à 10 ans, joue régulièrement à GTA ou autre jeu en ligne interdit aux enfants, utilise tel ou tel vocabulaire, se couche à telle heure, consomme tel ou tel soda, etc.

Je ne fais plus de câlin ni d'accolade cette année scolaire avec mes élèves. La pratique s'est arrêtée d'elle-même lorsqu'il m'est apparu qu'elle posait problème à certains. Même si elle n'est donc pas nécessaire, j'ai maintenant une nouvelle raison de ne plus faire d'accolade à mes élèves : je ne veux pas jeter d'huile sur le feu, ni provoquer des parents qui sont venus m’interpeller.

Si je dois tirer une leçon de cette expérience pour les années à venir, ce sera celle de prévenir et d'expliquer, dès la réunion d'information de rentrée, le sens de cette pratique innocente et bienveillante.

Car, si ma hiérarchie me soutient, loin de toute provocation, je compte bien recommencer.

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