Ma perception personnelle de l'évolution du métier d'enseignant du premier degré sur la période 1982-2020
Le niveau baisse.
Incontestablement. Je laisse la charge de la preuve à ceux qui
oseraient encore prétendre le contraire.
Le statut
social de l'enfant a créé des enfants-rois pour lesquels
la bienveillance est un dû. (voir le pédopsychiatre Aldo Naouri)
Les parents
d'élèves ont acquis un réel pouvoir à l'école et s'en
sont emparé.
Le
nombre de familles en difficulté
sociale augmente.
La précarité a
gagné du terrain. Les inégalités se creusent.
Les écrans envahissent
nos vies, et nos écoles, inexorablement.
Les élèves
d'aujourd'hui parlent beaucoup plus que ceux d'autrefois. La
parole s'est libérée. Les élèves se sentent à l'aise à l'école, ils
y sont "comme à la maison", mais en plus, ils s'y retrouvent entre copains. Ils y passent plus de temps que les adultes : accueil périscolaire, cantine, et CLSH dans l'école... L'école est devenu leur territoire où l'adulte n'est plus qu'un intervenant de passage, presque un invité. Grâce à un travail de
qualité et de longue haleine, l'école a réussi à faire diminuer
le nombre d'élèves inhibés, timides, renfermés. Nous pouvons nous
en réjouir. Cela ne m'empêche pas d'y voir une des raisons du
bavardage incessant dont nous nous plaignons de plus en plus.
Le temps
que
les élèves peuvent consacrer
au travail scolaire personnel a
considérablement diminué. Les élèves sont copieusement occupés
par leurs activités extra-scolaires (football, anniversaires, gym,
natation, copines, papa, sorties familiales voire individuelles,
modern-jazz, etc...), activités ou loisirs qui prennent le pas sur
l'école. L'idée
se répand partout qu'un développement optimal se fait dans
une prise
en compte globale de l'enfant. Les
sollicitations extérieures sont de plus en plus nombreuses. Pour
beaucoup de parents et d'enfants, l'école
n'est plus la priorité.
L'école
n'est plus un sanctuaire. Aujourd'hui, elle est ouverte à
tous les vents.
Aujourd'hui,
à l'école primaire, tout le monde est invité à s'occuper
d'éducation. Parents, associations, professionnels du
médico-scolaire (orthophonistes, rééducateurs, psychologues,
orthoptistes, spécialistes des « dys », tous prétendant
dicter aux enseignants la conduite à tenir dans la classe avec tel
ou tel élève), et surtout municipalités, à travers le scélérat
PedT (Projet éducatif de Territoire). Que
l'éducation soit l'affaire de tous, pourquoi pas ? C'est même
une évolution que nous avons souhaitée. À condition de ne pas
reléguer l'enseignant de l'Éducation nationale au rang de simple
« membre de la communauté éducative ». À
condition de reconnaître à l'enseignant de l'Éducation nationale
une certaine expérience, un certain professionnalisme, une certaine
expertise, qui devraient lui donner sinon du pouvoir, du moins la
prérogative dans les décisions qui concernent les élèves, et lui
conférer systématiquement le rôle de chef d'orchestre de ce bel
ensemble. Or, aujourd'hui l'enseignant n'est plus décisionnaire. Il
doit obtempérer aux injonctions de la communauté éducative.
L'inclusion
des élèves en situation de handicap est une idée
généreuse sur le papier. Mais elle se réalise sur le dos des
enseignants qui voient ainsi leurs conditions de travail se dégrader.
S'occuper individuellement d'un élève, c'est forcément
chronophage, même avec un-e AESH, quand il y en a un-e. Le temps
n'étant pas extensible, c'est du temps de moins pour faire autre
chose. La présence dans la classe d'élèves en situation de
handicap est certes une chance pour les autres élèves, sauf si
ceux-ci sont déjà fragilisés ou en difficulté scolaire. Doit-on
alors fixer un seuil ? Faut-il individualiser son enseignement ?
Faut-il encore baisser le niveau d'exigence ? Que faire quand
plus d'un tiers des élèves obtiennent un score inférieur à 30% au
test de rentrée ? Alors même que le niveau de ce test a
fortement baissé.
La différenciation ne
peut se faire qu'au détriment des enseignant-e-s : il faut
compter sur la bonne volonté -qu'on appelle aussi soumission- des
enseignant-e-s, nourrie au carburant du sentiment de culpabilité
pour réussir la mise en place de cette scandaleuse exploitation de
la force de travail.
Car
qui peut croire que préparer deux, trois, dix cours ou exercices
différents se fait dans le même temps, avec le même travail, que
d'en préparer un seul ? De même pour les explications
préalables nécessaires : individualisées, elles prennent
évidemment plus de temps que collectives. Les élèves s'habituent
vite à cette « nourriture » individuelle. Et deviennent
forcément plus difficiles avec le menu commun. Quid alors du statut
de l'effort ?
L'école s'individualise. Le temps est révolu où l'instituteur pouvait prétendre s'adresser à un groupe par un cours collectif. Il existait une norme fixe, un repère commun et chacun pouvait s'y mesurer, s'efforcer de l'atteindre ou de le dépasser. Désormais la norme est multiple, les repères flottants... La différenciation a conquis le terrain. Nul besoin d'atteindre une quelconque moyenne générale. Il suffit d'être en progrès par rapport à soi-même. Mais cette révolution de la différenciation n'est qu'une étape vers l'individualisation de l'enseignement (réécouter Daniel Marcelli sur France Info le 27 décembre 2020). C'est aujourd'hui à l'enseignant d'innover, de créer des situations motivantes et surtout personnalisées. Ce n'est jamais à l'élève de s'adapter à la classe ou à l'enseignant, c'est toujours au maitre qu'il revient de trouver pour tous ses élèves la voie individuelle qui mènera à la réussite de chacun. Qui dira la charge de travail exponentielle que cette conception de l'enseignement engendre pour les professeurs ?
L'école se municipalise. Les personnels municipaux ont envahi les écoles et ont pris du pouvoir. Ils occupent l'espace, le temps et les budgets. Les enseignants, devenus "membres de la communauté éducative" au même titre que les autres (parents d'élèves, agents de service, animateurs, associations, personnel médico-scolaire, ...) sont priés de coopérer. À ce sujet, l'école maternelle mérite une attention toute particulière, puisque la municipalisation s'y est institutionnalisée bien avant l'école élémentaire, avec notamment la place de l'ATSEM dans la classe et dans l'école. Aujourd'hui par exemple, les ATSEM et les professeurs des écoles maternelles partagent certains temps de formation continue.
L'origine socio-professionnelle des enseignants s'est diversifiée. L'esprit de corps s'est dissous dans cette diversité. L'individualisme est de mise. L'enseignant syndiqué, militant et gréviste est un modèle en voie de disparition. À ce rythme, il ne sera bientôt plus qu'un mythe ou un vieux souvenir.
Paradoxalement, le travail en équipe s'est officiellement développé. Avec ses avantages et ses inconvénients. Dans un souci d'apparaitre toujours plus solidaire et harmonisée, l'équipe prend parfois, sous couvert de vote majoritaire, des décisions collectives qui entravent la liberté pédagogique. Exemple réel : Dans toutes les classes, les cahiers de liaison auront désormais un protège-cahier rouge. Le but étant que l'élève ne soit pas perturbé en changeant de classe. Comme si, en changeant de classe, l'élève ne pouvait pas s'adapter à de nouvelles règles !
Le statut de l'enseignant a perdu de son prestige. Les enseignants et les ATSEM sont formés ensemble. Les enseignants, les agents de service et les animateurs périscolaires sont fortement invités à travailler ensemble, à harmoniser leurs pratiques, leurs règlements, leurs emplois du temps, à mutualiser leur matériel, à unifier leurs univers. Il ne fait aucun doute que pour certains, on peut parler de progrès. Mais les enseignants ne sortent pas gagnants de cette évolution. Pour eux, le déclassement est devenu une évidence. Et en corollaire, le salaire des enseignants est en chute continue depuis 1990.
Le Directeur d'école est garant de cette harmonisation. En contrepartie de cette responsabilité nouvelle, l'administration l'érige en partenaire privilégié. Comment éviter que ne se crée, de fait, une distance avec ses collègues adjoints ?
Le Directeur
d'école intervient alors avec un pouvoir accru et des
responsabilités toujours plus grandes. De simple responsable
administratif, il est progressivement devenu animateur du Conseil des
maitres et de l'équipe pédagogique pour finir aujourd'hui comme
courroie de transmission de la hiérarchie. Un maitre-directeur, un
petit chef, en somme.
Attention,
je décris ici un système. Je ne mets en cause aucun individu. En
effet, je tiens à rendre hommage aux collègues qui acceptent de se
charger de cette responsabilité de direction. Car, pour ceux et
celles que j'ai connus en tout cas, j'ai rencontré des collègues
formidables : investis, intelligents, dynamiques, organisés,
bienveillants avec les élèves et avec les adjoints. Ils doivent
jongler avec les parents, les collègues, l'inspection,
l'administration, la mairie, les élèves, les partenaires ... Ils
font un travail dont je me sens totalement incapable.
Il
n'empêche : le système en place dépasse les individus et mérite
d'être dénoncé.
Voilà brièvement jetées, quelques réflexions sur l'évolution de notre métier. Il n'y a dans ces idées aucune vérité indéboulonnable. Il s'agit bien, ainsi qu'indiqué dans le sous-titre de ce blog, de réflexions personnelles issues d'un ressenti ou d'observations subjectives. Tout est à débattre. Pour que l'on ne dise pas toutefois que ce discours est celui d'un incorrigible nostalgique adepte du « c'était mieux avant ! », j'ajoute le paragraphe suivant, car heureusement, il y a quand même quelques points positifs qui méritent d'être soulignés :
1-
Les châtiments corporels ont complètement disparu.
Et il était temps !
Mais
la violence à l'école et dans la société a-t-elle pour autant
disparu, ou même seulement diminué ? On n’aurait jamais imaginé un élève insulter, gifler, rouer de
coups ou menacer d’une arme un professeur. On ne compte plus aujourd’hui les agressions de professeurs
par des élèves, y compris dans le premier degré ! Que fait-on pour protéger les professeurs agressés par leurs élèves ?
2
– Un enseignant ne peut plus fumer en présence
des élèves. Tant mieux !
Mais
le tabagisme ou la consommation de drogues ont-ils disparu ? Si
l’école primaire reste encore épargnée, à
la sortie des collèges et des lycées, les élèves fument
ouvertement devant leurs professeurs.
3
– On ne trouve plus de téléviseurs dans les écoles. On
pourrait s’en réjouir, surtout si l’on est opposé aux écrans.
Mais c'est hélas pour mieux les remplacer par l'écran
de l'ordinateur, de la tablette, ou de l'omniprésent TBI
(tableau blanc interactif). Sans parler des smartphones, mais
là, c’est une autre merveilleuse histoire ...

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