Sur l'inspection

Sur l’inspection des enseignants du premier degré

Que peut-on penser de l’évaluation des enseignants du premier degré telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ? Une inspection lapidaire sur une heure de classe, suivie d’un entretien «à chaud». Est-ce là un dispositif suffisant et satisfaisant ?
A mon sens, c’est sur une année scolaire (au moins) qu’un enseignant peut être évalué. On pourrait même aller jusqu'à dire que c’est sur un cycle entier. Et si on voulait être tout à fait juste, il faudrait même évaluer les effets à long terme sur la scolarité toute entière, dix ou quinze ans plus tard, du passage par un élève dans la classe d’un maître. En réalité, il est impossible d’évaluer en une heure, tant la prestation de l’enseignant peut être différente et sa « qualité » soumise à de nombreux paramètres.
Considérons d’abord l’état de l’enseignant lui-même : une migraine, un rhume, une fatigue ou une déprime passagère, un événement dans la vie privée, quel être humain n’est pas soumis à ces aléas ?
Prenons ensuite la période de l’année : en novembre, je sème, en mars, je récolte. Au début de l’année scolaire, je tâtonne, je ne sais pas encore exactement où je vais : j’observe mes élèves, je cherche à les connaître, à savoir ce qu’ils attendent de moi et comment ils réagissent à mes solutions (capacité de travail, de concentration, esprit de groupe,...). Je cherche à obtenir d’eux le meilleur degré d’adhésion pour en tirer la plus forte coopération. Car c’est dans la coopération consentie que l’on obtiendra les meilleurs résultats par la suite. Il faut savoir perdre du temps au début, même pendant six mois, pour se rendre compte par la suite que ce n’était pas du temps perdu. On travaille plus vite quand on a bien pris le temps de poser des habitudes de travail efficace.
Et encore, tout cela ne peut pas s’évaluer de la même manière selon l’ancienneté de l’enseignant dans l’école. On ne réalise pas les mêmes choses la première année que la dixième. Il faut un temps d’adaptation aux locaux, aux collègues, aux habitudes de l’école, à la culture d’école. Il faut le temps de prendre ses marques, de poser ses repères, de mettre en place ses propres expériences pédagogiques que l’on améliore chaque année.
Enfin, il faudrait aussi évaluer l’implication de l’enseignant dans le cycle, dans l’école : quelles sont les relations qu’il noue avec ses collègues, avec les parents d’élèves, dans le quartier, la commune ? Quelle est son implication dans son travail ? Quelle aide sous toutes ses formes, apporte-t-il à l’école ? Comment à long terme, le maître réussit-il à se rendre utile à la cause des élèves qu’on lui confie, et plus largement, en dehors de son métier, à celle des enfants en général ?
Comment ne pas prendre en compte ces différents paramètres ? D’un autre côté, il faut bien reconnaître qu’il est effectivement très difficile de le faire. C’est donc à ce dilemme que l’Inspecteur sera confronté avant de rédiger son rapport.

Par ailleurs, il me paraît injuste et réducteur d’étiqueter un enseignant selon le « modèle pédagogique » unique qu’il serait censé pratiquer. Je crois qu’il est faux de penser que les enseignants se définissent par un modèle pédagogique unique. Je crois que nous utilisons tous différents modèles pédagogiques (pédagogie active ou traditionnelle, pour schématiser), à divers moments de la journée, de l’année et tout au long de la lente évolution de la carrière.
En réalité, il nous faut sans cesse nous adapter en temps réel. C’est ce qui fait la différence entre les enseignants praticiens1 et les inspecteurs ou les conseillers pédagogiques.
1 Je voudrais ici saisir l’occasion de « tordre le cou » à un abus de langage fréquemment entendu sur le terme « praticien » et qui laisserait croire que l’on est praticien dès lors que l’on a pratiqué. Tous les enseignants qui ont été «coupés » de l’école pour une durée de quelques semaines (stage, congé, ...) savent combien l’on ressent cet effet d’être « débarqué ». C’est pourquoi je suis partisan, pour ma part, d’une acception plus stricte du terme « praticien ».
Soyons clair : un praticien est un enseignant chargé de classe et qui pratique actuellement. Tous ceux, et il en faut, auxquels leur nouveau statut donne le temps de prendre le recul nécessaire à l’analyse ont du même coup perdu le titre de praticien. C’est un titre qui se perd dès que l’on ne pratique plus.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pourquoi des accolades ?

Ma perception personnelle de l'évolution du métier d'enseignant du premier degré sur la période 1982-2020

Projet de protocole transfert de responsabilité Éducation nationale/mairie