Maternage prolongé et immaturité croissante


Alors même que l'objectif d'autonomie est sans cesse mis en exergue dans la plupart des projets d'école, qu'il est toujours rappelé dans les objectifs généraux de l'école, on observe paradoxalement des enfants moins dégourdis, moins débrouillards, moins autonomes. Des enfants qui manquent de confiance en eux.

A) Le constat, les faits, les exemples
  • les lacets : de plus en plus d'enfants de 6, 7, 8 ou même 10 ans ne savent pas nouer leurs lacets. En 1982, il était plus rare qu'aujourd'hui de trouver un enfant qui ne savait pas nouer ses lacets à l'entrée au CP. Et si l'on en doute encore, admettons au moins que le regard et la réaction de l'adulte confronté à ce phénomène ne sont plus les mêmes. La bienveillance est passée par là.
  • le langage écrit : écrire « ma tatie », « mon tonton » au lieu de « ma tante », « mon oncle » est devenu courant. Il s'agit là d'une transposition du langage oral, celui de la maison, de la famille, dans le texte écrit sans la distanciation nécessaire. Cette absence de distanciation était l'exception. Elle est devenue la norme.
  • le tutoiement de l'adulte. Même remarque.
    1980 : La quasi totalité élèves de l'école utilisaient le vouvoiement dès le CP pour s'adresser aux enseignants. Il n'est plus rare aujourd'hui de devoir reprendre un élève de CP ou de CE, parfois même de CM, qui, soit ne comprend pas la demande, soit s'en amuse tant elle lui parait insolite.
  • le maternage prolongé : la forme prénom seul au lieu de prénom + nom de famille
    En 1980, la forme utilisée par les enseignants pour désigner un élève de l'école, en parler entre eux, en salle des maitres, dans la cour était très majoritairement prénom + nom de famille. Aujourd'hui, la forme qui tend à prendre le dessus est le prénom seul.
    Qu'est-ce que cela dit ? Cela contribue d'abord à ce phénomène de maternage prolongé qui est ici dénoncé : parler d'un enfant en le désignant par son prénom seul a un côté plus maternant, plus familier, plus proche, plus chaleureux, plus humain. Le nom de famille, quant à lui, est plus froid, destiné à l'administration, au monde des adultes ...
    Cela participe ensuite de l'entreprise de destruction de la famille traditionnelle. En effet, ne pas utiliser le nom de famille, c'est minimiser l'importance de la famille. Cela renvoie à la disparition progressive de la famille traditionnelle, patriarcale, avec un patronyme partagé par tous les membres, au profit des autres formes de famille, recomposée, monoparentale et dans lesquelles le patronyme perd son importance puisqu'il n'est plus partagé par tous les membres.
    Pourtant cet usage (prénom + nom de famille) présente bien des avantages pratiques. Il permet notamment de situer immédiatement l'élève, sans risque de confusion avec un autre du même prénom, même s'il faut reconnaitre que la tendance actuelle à la personnalisation à l'extrême des prénoms vient atténuer ce risque. Mais surtout, il permet de faire des liens immédiats avec d'autres élèves de la même fratrie, voire avec les parents.
    Quelle justification à l'abandon de cet usage ? 
    Une conception étendue et exagérée de la confidentialité, importée par les personnels du monde médico-scolaire (psychologues, orthophonistes, RASED), où la confidentialité est cultivée comme une marque de fabrique ?
    Faut-il plutôt y voir la généralisation d'une pratique issue de l'école maternelle où le côté « maternage » se justifie pleinement et où, d'autre part, les effectifs d'école sont moins importants ?
    Ou serait-ce encore un effet délétère de la confusion entre le scolaire et le périscolaire avec la présence renforcée dans l'école des animateurs (accueil, TAP, …) et des habitudes qui sont les leurs ?
    En allant un peu loin, on peut enfin imaginer que l'explosion des divorces, séparations, du nombre de familles recomposées ou monoparentales, et, par conséquent, l'augmentation du nombre de maitresses personnellement concernées par ces évolutions, ou même simplement influencées par effet de mode, favorise le délaissement de ce nom de famille, devenu le symbole du patriarcat honni.
  • les étiquettes individuelles sur les porte-manteaux, comme à l'école maternelle. Comme si les enfants devaient obligatoirement avoir leur porte-manteau dédié, privé, individuel. Comme s'ils ne pouvaient pas intégrer l'idée de matériel ou d'espaces collectifs, à partager... Comme si, pour prévenir tout conflit, toute anicroche, on construisait un petit monde capitonné et cotonneux, recouvert de coussins et d'airbags... L'hyper protection devient la norme.
  • Plus généralement, on assiste à l'importation de pratiques jusque-là réservées à l'école maternelle et qui s'immiscent peu à peu à l'école élémentaire, particulièrement au cycle 2 : rituels matinaux (appel, date...), coins-jeux, coin regroupement...
D'une manière encore plus globale, c'est l'évolution sociale de la représentation de l'enfant et des soins qui lui sont dus, qui est ici questionnée.

La société est responsable de cette évolution

C'est un phénomène de grande échelle, qui touche la population dans son ensemble.
Au niveau des média : TV, cinéma, journaux ...
Au niveau de l'école :
Les enseignants ont leur part de responsabilité dans cette infantilisation excessive dans la mesure où ils relaient la représentation de l'enfant par la société : celle d'un enfant fragile, victime potentielle, à protéger sans cesse, et perpétuent ainsi le maternage prolongé.
Au niveau de la famille
Les parents surprotègent leur enfant :
  • l'espace moyen octroyé aux enfants n'a cessé de diminuer depuis des années.
  • de plus en plus rares sont les enfants qui rentrent seuls chez eux.
  • la parole des enfants est libérée. L'enfant parle. Les adultes sont à l'écoute de l'enfant. Bien. Mais qui lui apprend à écouter ?

La représentation sociale de l'enfant a évolué dans le sens d'un maternage prolongé.

B) Tentatives d'explication, les causes
Le temps passé devant les écrans, et donc à l'intérieur, a participé concomitamment à réduire le temps moyen passé à l'extérieur. L'urbanisation des 50 dernières années a favorisé le repli sur soi, l'intérieur, l'individualisation. Les cas d'enlèvement d'enfant, de kidnapping, même s'ils restent statistiquement rarissimes et sûrement trop médiatisés, n'en constituent pas moins une menace réelle. S'il ne peut pas être reproché aux parents de prendre des précautions, il faut admettre qu'un réel sentiment de peur s'est peu à peu installé et a fait changer les pratiques, les usages, les normes.
Enfin, les livres de pédopsychiatrie qui ont théorisé sur les enfants depuis 50 ans (Dolto, Bettelheim, Naouri...) ou de pédagogie (Freinet, Montessori, Meirieu...) ont fait évoluer les mentalités du grand public, le regard que les adultes dans leur ensemble portent sur l'enfant, la représentation sociale de l'enfant.
Que l'on me comprenne bien : je ne défends ni ne condamne aucune théorie en particulier, aucun pédopsychiatre ni aucun pédagogue en particulier, ni d'un bord, ni de l'autre, sachant de toute façon que l'on trouve tout et son contraire. Ce qui m'intéresse, c'est la représentation sociale, autrement dit une moyenne des représentations, ce qui est communément admis, les idées les plus répandues sur les enfants. Et cette représentation sociale, cette représentation populaire, dans un monde plus diplômé, a forcément été nourrie par les idées des pédopsychiatres et des pédagogues, que l'on ait lu leurs livres ou que l'on se soit contenté de ce que l'on en a vaguement entendu …
Or ce que je cherche à observer, c'est l'évolution de cette représentation moyenne, sociale, populaire dans une période donnée : grosso modo, dans les 50 dernières années.

Lire à ce sujet :
https://www.fapeo.be/wp-content/analyses/archives/Place_enfant_societe.pdf

C) Les conséquences
L'immaturité des élèves provoque inévitablement un alourdissement de leur charge de travail. En effet, si les élèves ne sont pas débrouillés à la maison, ils sont mis en difficulté à l'école, ce qui génère pour eux angoisse et souffrance et retard. Et comme ils n'ont pas confiance en eux, ils ont souvent besoin de poser une question après la consigne (On saute des lignes ? On écrit au stylo ou au crayon à papier ? On souligne en rouge ou en bleu ? …). En réalité, toutes ces questions sont d'abord destinées à repousser le moment angoissant du démarrage du travail écrit. Elles servent aussi à se rassurer par un échange individuel avec l'enseignant. En effet pour les élèves immatures, la consigne collective ne suffit pas. Ils ont besoin d'une interaction personnalisée avec l'adulte, ce qui peut se comprendre de temps en temps mais qui ne devrait plus être systématique au cycle 3.
Rester attentif pendant une explication magistrale de dix minutes, comprendre une consigne même lorsqu'elle n'est pas donnée individuellement, se mettre au travail avant la cinquième relance… Voici quelques exemples de ce qui est attendu en Cours Moyen et que pourtant peu d'élèves sont en mesure de réaliser.
Avoir des élèves moins autonomes provoque aussi mécaniquement un alourdissement de la charge de travail des enseignants. Les petits gestes de la vie de la classe (ouvrir un classeur, ranger les feuilles, ranger sa trousse, utiliser un cahier de textes, utiliser correctement la langue écrite, et mille autres petits détails qui ne peuvent pas être ici énumérés...) demanderont un temps d'apprentissage plus long, ce qui empiétera forcément sur le temps limité des autres enseignements, la pression se fera plus forte. La culpabilité de ne pas avoir pu finir aussi.
Finalement, le manque de maturité des élèves, entraine une détérioration du climat de la classe. On comprend mieux pourquoi cet objectif d'autonomie prend aujourd'hui tant de place à l'école élémentaire. D'un autre côté, que ce besoin d'autonomie des élèves soit si fortement et si largement ressenti par les enseignants, devrait nous questionner et nous alerter davantage.

D) Paradoxe
Paradoxalement à ce phénomène d'immaturité croissante, on observe une sexualisation précoce marquée par une plus grande fréquence de pubertés précoces (en cause, les perturbateurs endocriniens).
Ce paradoxe ne contredit pas, ne rend pas faux ni caduque, le phénomène observé et décrit plus haut.

Concepts qui restent à définir
1 – autonomie pour un élève d'école élémentaire :
  • quand on a fini son travail, savoir s'occuper seul et en silence
  • ne pas poser de questions qui ne servent qu'à se rassurer
2 - maturité, immaturité
Qu'est-ce que l'on entend par maturité ou immaturité pour des enfants de 6-10 ans ?
Il est indispensable de se mettre d'accord sur une définition précise de ces concepts et qui s'appuie sur des critères chiffrés et des exemples concrets, adaptés à chaque âge, faute de quoi, le raisonnement perdrait toute valeur.

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