Découverte d'un genre musical : le rap
Le
29 novembre, il y a tout juste deux jours, l’Unesco a fait entrer
le reggae au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
L'Unesco
a inscrit le reggae jamaïcain au patrimoine culturel immatériel de
l'Humanité, ce jeudi 29 novembre. Il y rejoint le fado, le tango ou
encore le flamenco. Une
inscription motivée par "sa
contribution" à
la prise de conscience "sur les questions d'injustice,
de résistance,
d'amour et d'humanité" et sa dimension "à la fois
cérébrale, socio-politique,
sensuelle et spirituelle",
explique l'Unesco
On
en a moins parlé, mais la veille, le mercredi 28 novembre, un autre
genre musical, le rap, avait fait son entrée dans l’offre
d’actions de formation de la circonscription de ma ville.
En
organisant un projet culturel autour du rap, l’Éducation
nationale n’est-elle pas en train de se tirer une balle dans le
pied ? Est-ce à l’école d’offrir un tremplin, une tribune
à un genre musical au travers duquel s’expriment des valeurs
en totale opposition avec celles que prône l’école ?
Certes,
le rap est un genre musical très vaste et très divers. Cette
diversité ne doit pas cacher le fait incontestable que l’essentiel
de la production et de la diffusion audio ou vidéo exploite,
glorifie ou fait l’apologie de valeurs comme :
-
l’argent, de la réussite par l’argent
-
la violence, la force brutale
-
la grossièreté, la vulgarité, les incivilités
-
le sexe, voire la pornographie (clip de Niki Minaj)
-
la domination de la femme par l’homme, la soumission de la femme
réduite au rang d’objet sexuel (Kaaris)
-
les marques (Gucci Gang de Lil Pump)
-
la drogue (consommation et trafic) (L’occasion de
Josman, Kekra, PNL...)
-
la voyoucratie des cités (Sofiane, Hornet la Frappe, Booba ...)
-
etc
et
parfois contre l’institution scolaire (Madame Pavchenko de
Black M)
Il
ne s’agit pas de nier qu’il existe aussi dans cette culture rap
des éléments positifs :
-
lutte contre les inégalités sociales ( Kery James, MC Solaar :
RMI, tous ...)
-
appel à la révolte, à l’insurrection (Kery James)
-
défense de l’environnement, protection de la planète (ce que le
reggae fait déjà en mieux) : Kenny Arkana
Mais
ce n’est en réalité que l’arbre qui cache la forêt. En
réalité, toute cette culture ne conduit qu’à accepter le monde
tel qu’il est. Il s’agit de s’y faire une place par tous les
moyens, sans scrupules, sans éthique, sans respect de la
citoyenneté, du pacte civil républicain… Tout incite à accepter
la société de consommation et de compétition telle qu’elle nous
est imposée.
La
parole est importante chez le rappeur (on n’aime pas les traitres,
on aime les gens sincères) : Vegedream, Dj Leska - La
fuite. On pourrait rapprocher cela du fait de ne pas aimer
les balances, comme en milieu carcéral.
Il
y a pourtant des évolutions positives chez les rappeurs nouvelle
génération (PNL, Colombine, Bigflo et Oli, ...)
-
L’homophobie recule dans le rap. Il y a même certains rappeurs qui
attaquent l’homophobie (Nekfeu …)
-
l’image dégradante de la femme soumise se fait plus rare, voire
disparaît. La femme est absente des clips ou respectée.
Sans
vouloir passer pour une vierge effarouchée (expression entendue lors
de la formation mercredi 28/11) ou sembler exprimer des « pudeurs
de gazelle », comme dirait l’autre, je pense que
l’école primaire devrait
rester un sanctuaire préservé de cette invasion. Que le rap existe en dehors de l'école, ce n'est pas notre affaire, mais pourquoi lui ouvrir les portes de l'école primaire ?
On
n’a pas affaire ici à des « jeunes » comme il a été
dit lors de la formation, mais à des « enfants ».
Il
s’agit de bien marquer la distinction. Ce ne sont pas des ados, ni
même des pré-ados. Mes élèves de CM1 ont 9 ans. Et il faut être
vigilant à ne pas tomber dans la dérive qui consisterait à les
traiter comme des adolescents, dans un esprit de complicité
démagogique. Ce sont des enfants, que l’on doit préserver des
vices du monde adulte.
En
même temps, je suis bien conscient que les élèves ne sont pas
totalement étanches à cet univers en dehors de l’école. Mais
est-ce une raison pour aller encore plus loin ? Il me semble que le rôle de l'école est plutôt de permettre de découvrir des genres musicaux moins présents dans les pratiques culturelles des élèves, leur montrer qu'il existe d'autres voix et d'autres voies que celles que les médias diffusent largement.
Comme
l’école sait le faire en EPS pour faire découvrir des sports
moins connus, ou éloignés de l’esprit de compétition (ultimate,
tchoukball, course d’orientation, ...), ou en luttant contre les
stéréotypes de genre dans le sport, c’est à l’école qu’il
revient d’ouvrir vers d’autres univers musicaux que ceux que les
élèves entendent à longueur d’année.
Je
déplore que les élèves succombent avec leurs parents à l’univers
des radios commerciales qui dans une logique marchande, n'hésitent pas à flatter les bas instincts en ne diffusant que ce qui plait.
Mais
le déplorer ne doit pas me conduire à baisser les bras et à ouvrir
les portes de l’école dans une sorte de démission lâche. Je
considère au contraire qu’il est de notre devoir de résister à
cette invasion et de proposer en échange une ouverture vers d’autres
styles, d’autres genres qui eux défendent et glorifient les
valeurs qui sont les nôtres à l’école.
On ne transige pas, on ne négocie pas avec la violence, on la condamne et on la combat.
Si
l’école ne le fait pas, qui le fera ?
En
même temps, je suis conscient du risque de creuser le fossé entre
la culture académique (celle de l’école) et celle du quotidien,
de la cité, de la radio, de la télé, des réseaux sociaux. Et donc
de renforcer les inégalités.
Face
à ce dilemme, ma position est prise.
S’il
suffisait de dire : « On va montrer aux élèves que le rap, ce
n’est pas que cela, qu’il existe du bon rap (et donc du mauvais
rap), des artistes et des morceaux où dominent la poésie,
l’altruisme, la lutte contre les inégalités, le respect de la
femme, ou de l’autre en général, …», ce serait trop simple. Si
on arrive à trouver un morceau qui réunisse ces qualités, tout en
évitant les gros mots, pour pouvoir le proposer à l’écoute aux
enfants, on n’aura pas beaucoup avancé car ce morceau ne serait
pas représentatif du rap dans sa grande majorité. On ne transige pas, on ne négocie pas avec le rap, on le condamne et on le combat.
Comment
définir sans être taxé d’arbitraire ce qui est du bon ou du
mauvais rap ?
Comment
être sûr que cette incursion dans le rap ne sera pas pour mes
élèves une porte d’entrée vers l’univers du rap en général ?
De quel droit, et avec quelle légitimité puis-je arbitrairement
agir en organe de censure ? Puis-je prendre le risque de
choquer les quelques familles qui auront de leur côté déployé des
efforts pour tenir leurs enfants éloignés de cette peste ?
Il
est évidemment compliqué et piégeux de m’engager sur ces
questions.
En
conséquence, je réfléchis à demander mon retrait de ce projet.
liens : ajouté le 13 septembre 2020 : Interview de Kroc Blanc, rappeur identitaire
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