Savoir ou ne pas savoir

Savoir, c'est d'abord savoir que je sais. Si j'ai un doute, c'est que je ne sais pas. Notions de certitude, de probabilité, d'hypothèses...

Il est très important d'enseigner ce que signifie savoir. C'est de la méta-cognition : du savoir sur le savoir.

Lu dans un document institutionnel (Repères pour le CE1 2020, Guide pour le professeur), document des consignes de passation pour l'évaluation nationale de rentrée, p. 21, consignes pour l'exercice 8 de mathématiques :

« …/... Maintenant que vous avez compris, vous allez continuer seuls. Si vous ne savez pas, vous n'entourez rien et vous continuez. Si vous savez un petit peu, entourez ce que vous savez, même si vous n'êtes pas sûrs. .../... ». (C'est moi qui met en italique et en gras.)

Si la formulation proposée «  un petit peu » est compréhensible, eu égard au jeune âge des enfants de CE1, la notion elle-même de savoir partiel, en revanche, interpelle davantage. Est-il possible en effet, de seulement « savoir un petit peu » ? De même, l’expression « ce que vous savez, même si vous n'êtes pas sûrs » dit implicitement qu'il serait possible de savoir sans être sûr.

Or, je défends l'idée contraire : on sait ou on ne sait pas. Il n'y a pas d'intermédiaire. Dès que j'ai le moindre doute, je ne peux plus dire « je sais ». Au premier doute, je rentre dans la zone des hypothèses, des probabilités. Et c'est très intéressant, d'un point de vue pédagogique que d’aider les enfants à prendre conscience par eux-mêmes que le degré de certitude peut s'échelonner sur un curseur, à affiner avec l'âge :

  • sûr et certain

  • presque sûr

  • je pense que

  • je crois, mais je ne suis pas sûr

  • il est possible que

  • peut-être

  • je ne pense pas, mais il est néanmoins possible que...

  • je ne crois pas

    Et que c’est seulement dans le premier cas (sûr et certain), qu’on peut prendre le risque d’affirmer : « Je sais. »


Pour des plus grands, on peut introduire une échelle chiffrée de 1 à 10, ou mieux, des pourcentages de certitude : « Je suis sûr(e) à 100 %, à 80 %, à 50 % (« je suis très partagé(e) »), à 30 % (« je ne crois pas »), à 10% (« Il est très peu probable que... »), etc.

On peut se risquer à parier et à gagner des paris pour exercer cette compétence à bien évaluer son degré de certitude :

À l'école élémentaire, on peut ainsi proposer aux élèves de faire des paris sur la bonne orthographe d'un mot, sur le résultat d'un calcul, d'une opération posée, sur la phrase-réponse d'un problème, sur une connaissance géographique (ex. la capitale d'un pays), historique (une date, un personnage...), etc...

On peut ensuite faire évoluer cet exercice en proposant de miser (des jetons, …). Il faudra alors bien évaluer son degré de certitude : miser gros en cas de certitude à 100%, et peu, voire rien du tout, sur les « connaissances non certaines ».


J’affirme donc qu’Il est important de savoir si l'on sait ou si l'on doute. Mais pourquoi et en quoi est-ce si important ?


Certains élèves nagent dans un flou artistique de la vérité : pour eux, les choses sont vraies, fausses, ou plus ou moins vraies ou fausses...

Nous devons les former à avoir une conscience aiguë de ces choses.

Les laisser s'empêtrer dans le brouillard serait une faute professionnelle.

Notre travail d'éveilleur de conscience doit nous conduire à enseigner la vérité. Mais il consiste aussi à montrer comment distinguer la vérité de l'approximation, de l'erreur ou du mensonge.

C'est pourquoi, il nous revient de placer dans notre enseignement, au moment le plus opportun, aussi souvent que possible, des exemples, des situations, qui, tout en restant à la portée des élèves, soient de nature à leur faire exercer cette compétence.

Les enfants qui ne sont pas habitués à opérer cette distinction entre ce qui est sûr et ce qui ne l'est pas auront souvent du mal à comprendre les subtilités des choses, et notamment à manier aisément des raisonnements abstraits, ce qui pourra constituer un handicap dans la perspective, par exemple, des études supérieures.

Au contraire, ceux qui auront bénéficié très tôt d'un entrainement régulier à cette rigueur intellectuelle pourront mieux se repérer dans le monde intellectuel cartésien.

Les concepts de rigueur, précision, exactitude, réflexion, raison, esprit critique, vérité, savoir et connaissance s’opposent ici à d’autres comme approximation, à-peu-près, raccourci, hasard, erreur, rumeur, mensonge ou croyance.

À travers ces mots, on voit se dessiner les contours de deux manières d’appréhender le monde. L’une issue des Lumières, l’autre de l’obscurantisme.


Pour peu que l'école accepte de se projeter dans une dynamique de progrès intellectuel à long terme et à condition de commencer dès l'école élémentaire et de poursuivre sans relâche tout au long de la scolarité, les enseignants disposent d'un levier puissant pour faire face à un enjeu primordial.

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