Temps de relâchement


Quelle différence cela faisait-il lorsque, à l'école, l'instituteur était le seul intervenant auprès de l'enfant ?

À cette époque, l'instituteur(trice) installait avec sa classe une discipline de fond, des conventions non-dites, implicitement admises auquel il pouvait se donner seul le droit de déroger, de temps en temps, par un temps de relâchement, de détente, qui pouvait servir de «  carotte », ou plus simplement, installer entre l'enseignant(e) et ses élèves une dimension plus proche, plus humaine, plus détendue.
Recevant ainsi la gratitude des élèves pour cette liberté généreusement octroyée, l'enseignant pouvait obtenir en retour de ses élèves plus d'implication dans le travail.
À condition que cela ne prenne jamais la forme d'une stratégie cynique, cette situation était un atout dans le jeu de l'enseignant, atout qui a donc disparu de nos jours.
En effet, depuis que les animateurs interviennent dans les écoles, d'abord avec l'accueil périscolaire, puis, plus encore avec les TAP, le niveau de relâchement que les enfants atteignent avec les animateurs est largement au-delà de tout celui qu'ils peuvent atteindre avec un enseignant.
Ce relâchement se manifeste autrement plus que par un simple moment de détente par rapport aux habitudes. C'est un changement aussi profond que spontané qui surgit dès qu'un animateur intervient. Ce changement s'exprime notamment à travers la tenue vestimentaire, la gestuelle, le registre de langage, la proximité sociale1 et générationnelle.
De ce fait, du point de vue de l'enfant, les véritables temps de relâchement ne sont plus jamais instaurés par l'enseignant, mais par les animateurs périscolaires. L'enseignant demeure ainsi confiné dans l'austérité permanente, sans espoir de ne pouvoir jamais offrir à ses élèves, ne serait-ce qu'un instant, autant de relâchement que ce qu'ils reçoivent de façon ordinaire, avec les animateurs périscolaires. Et donc sans aucun espoir de recevoir la reconnaissance des élèves par ce moyen-là.

Bien sûr, on objectera qu'il subsiste à l'enseignant bien d'autres moyens de capter la sympathie de ses élèves. Et on pourrait même taxer de démagogue l'enseignant(e) qui espérerait tirer profit d'un quelconque « relâchement ». On peut arguer qu'il serait bas, de compter sur de si vils instincts, pour se faire aimer de ses élèves ; et insister pour dire combien il serait plus honorable et courageux de miser sur de plus nobles qualités. On aura beau jeu d'expliquer que c'est par son savoir, son dévouement, sa disponibilité, sa clarté, sa capacité à faire progresser les élèves, à leur permettre de tirer le meilleur d'eux-mêmes, et surtout ses compétences professionnelles que l'enseignant doit réussir à se faire apprécier. Jamais en tombant dans la démagogie décrite ci-dessus.

Bien sûr ! Tout cela est beau. Il n'empêche. La réalité du terrain se rit des beaux discours. Lorsque je passe une journée avec mes élèves sans avoir le moindre moment pour plaisanter avec eux, ou pire, lorsque même en plaisantant, je ne réussis pas à leur faire atteindre le niveau de poilade qui les attend juste après, je reste à leurs yeux le représentant d'un monde définitivement austère et étranger à leurs valeurs, et je mesure ce que j'ai perdu avec l'intrusion du périscolaire dans les écoles.
1 - Attention toutefois, car cette proximité sociale n'existe que si - mais existe dès que - les animateurs sont issus du même milieu social que les élèves. On pourrait imaginer que le résultat serait très différent si l'animateur dans mon école de ZUS était issu de la grande bourgeoisie. À l'inverse, si l'école était située en milieu très favorisé et que les élèves étaient des enfants de CSP +, alors le décalage avec des animateurs de banlieue, issus de l'immigration, et imprégnés de culture de cité, pourrait conduire à des incompréhensions.

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